
J’ai étudié les dimensions culturelles, politiques et sociales de deux cultes populaires à la marge du catholicisme en Argentine. Mon travail a consisté à rechercher les origines historiques de la formation de ces dévotions et à saisir, grâce aux outils ethnographiques de l’observation participante et de l’entretien, les conflits de représentation en jeu autour de ces images religieuses. Gaucho Gil et San la Muerte sont des inventions issues d’un métissage fécond qui offre une alternative à l’uniformisation induite par l’imposition du catholicisme et du modèle culturel et social occidental. Ma recherche a permis de mettre en lumière toute la richesse et la profondeur historique de ces cultes décriés et mal connus.
La légende raconte qu’Antonio Mamerto Gil Nuñez, un gaucho travaillant pour le compte d’un grand propriétaire terrien, avait été recruté de force dans l’armée pour participer à la guerre de la Triple Alliance contre le Paraguay voisin. Refusant «de se battre contre ses frères», il avait déserté. Pendant sa désertion, on raconte qu’il volait aux riches estancieros (propriétaires terriens) et répartissait son butin entre les habitants pauvres des alentours. Après un an de fuite, il fut retrouvé et tué par la police. Il avait pourtant prévenu son bourreau : «le sang innocent fait des miracles». Aujourd’hui, le 8 janvier, jour anniversaire de sa mort, des milliers de fidèles se rendent en son honneur à « La Cruz Gil », le sanctuaire de Mercedes, au cœur de la province de Corrientes.
« Si robó, le robó al rico
por justicia popular;
¡la inocencia de los pobres
se llama necesidad! »
« S’il a volé, c’est au riche, au nom de la justice populaire : l’innocence des pauvres s’appelle nécessité ! »
Julian Zini, paroles du chamamé « Antonio Gil »







San la Muerte
« Le plus juste de tous les saints ». Le plus transgressif, le plus puissant et le plus controversé du panthéon national populaire argentin. Son histoire ancienne et méconnue est passionnante car elle renvoie à l’époque jesuitico-guarani et permet de saisir les ruptures et les continuités culturelles qui façonnent le métissage singulier des « correntinos ».

San la Muerte est aujourd’hui rattaché à une légende : on raconte qu’autour des marais de l’Iberá, un « moine jésuite ou franciscain » serait resté après l’expulsion des missionnaires jésuites à la fin du XVIIIe siècle et qu’il soignait, au bord d’une étendue d’eau, les pauvres et les Indiens grâce à ses pouvoirs de guérison. Considéré comme hérétique et accusé de sorcellerie par le pouvoir espagnol, il fut enfermé plusieurs années dans des conditions misérables jusqu’à ce qu’on ne retrouve dans sa cellule que son squelette sous sa bure de moine. Les origines de la circulation de ce récit légendaire, qui s’est imposé sur d’autres versions, n’ont pour l’instant pas pu être déterminées. Mais avant ce processus récent d’uniformisation et de personnification, San la Muerte était, et est toujours, une amulette issue d’un étrange syncrétisme, représentant un squelette et dotée notamment du pouvoir de rendre invincible aux balles.







